L'Allemagne, les années 20... Je ne cherchais pas un homme, mais une vérité. J'étudiais le droit, puis la psychologie, mais mon cœur battait au rythme de la danse, au murmure de la Phénoménologie. L'académisme était trop sec. J'avais besoin de sentir l'unité, de comprendre comment l'esprit s'incarne. Le corps. Le mouvement. Ce n'était pas juste un sujet pour moi, c'était ma façon d'être au monde.
La Figure qui a Émergé
J'avais 21 ans quand Fritz est entré dans la pièce, à l'Institut de Francfort. Il était l'aîné, le médecin, l'analyste en devenir, mais il portait en lui une impatience, une flamme que je reconnaissais. Il était l'expression brute de la tension non résolue qui me fascinait. Il était passion, désordre et instinct. Moi, j'étais structure, rigueur et discipline. Nous étions, dès le début, une Gestalt en formation : deux polarités distinctes cherchant à se compléter.
Mes sentiments pour lui n'ont pas été un coup de foudre romantique, mais une reconnaissance profonde : il était l'unique être avec qui l'exploration intellectuelle et la vie clinique ne feraient qu'un. Il avait l'intuition que la Psychanalyse était brisée, mais il lui manquait le cadre philosophique pour la reconstruire. Ce cadre, je l'avais : il était dans Husserl, dans la Psychologie de la Forme.
Notre union en 1930 fut un contrat de création mutuelle. Je lui apportais la Terre—la rigueur phénoménologique, l'ancrage corporel de ma danse—, et lui, le Feu—l'urgence de l'expérience, le génie de la confrontation. Notre amour s'est construit non pas sur la conformité, mais sur la friction créatrice de nos différences. Nous avons toujours été à la frontière du contact, parfois nous heurtant, mais toujours produisant une nouvelle figure.
L'Exil et la Naissance d'une Œuvre (L'Afrique du Sud)
Lorsque l'ombre brune s'est étendue sur l'Europe, l'exil en Afrique du Sud fut une épreuve, mais aussi une formidable chambre d'isolement créatrice. Nous étions loin de Vienne et de ses dogmes psychanalytiques. Là-bas, notre travail s'est concentré sur la nécessité de l'agressivité saine (pour digérer le monde) et de l'intégration du corps dans la thérapie.
Quand Fritz a écrit "Ego, Hunger and Aggression", le livre était le nôtre. L'écriture était un va-et-vient constant entre nos esprits. Je structurais, je reliais les concepts à la Gestalt Psychologie, je veillais à ce que nous ne trahissions pas l'essence de l'expérience présente. L'injustice qu'il n'ait été publié que sous son nom, je l'ai acceptée. Mon rôle n'était pas la lumière publique, mais la lumière qui permet de voir.
L'Architecte Silencieuse à New York
L'arrivée à New York après la guerre fut le moment de la cristallisation. Les idées flottaient, mais le nom manquait. Notre rencontre avec Paul Goodman a été le catalyseur. Paul était un poète anarchiste d'une brillante lucidité. Il a pris nos idées—mes concepts de cycle du contact, de figure/fond, et les intuitions cliniques de Fritz—et les a transformées en un texte magistral.
Je suis restée à New York lorsque Fritz a commencé à voyager, puis à s'installer en Californie. C'était notre rupture géographique mais nécessaire :
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Fritz était la figure de la confrontation, du show down, de la technique qui devait secouer le client. Il cherchait la notoriété.
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Moi, je devenais l'ancre du New York Institute for Gestalt Therapy. J'ai refusé de laisser la Gestalt devenir un simple outil technique. J'ai veillé à ce qu'elle reste une psychothérapie phénoménologique.
La Vision Féminine de la Réussite de la Gestalt
La Gestalt-thérapie est devenue une réussite mondiale, en grande partie grâce à la tension maintenue entre nos deux visions.
Pour moi, la réussite de la Gestalt ne résidait pas dans la confrontation spectaculaire ou les ateliers de masse, mais dans :
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Le Triomphe de la Relation (I-Thou)* : L'essentiel de la guérison se passe non pas dans ce que l'on dit du passé, mais dans la qualité de la rencontre dans l'instant présent. Le thérapeute doit être là, non pas pour interpréter, mais pour être présent dans le champ. C'est le cœur d'une perspective féminine : la connexion, le soin, la réciprocité, l'absence de hiérarchie rigide. J'ai toujours insisté : le client n'est pas un objet d'étude, mais un être en devenir à accompagner à la frontière.
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L'Écoute du Corps : Le corps est la vérité de l'instant. Il n'y a pas de Gestalt sans conscience somatique. Ma formation en danse, ma conviction que le "doing" est plus important que le talking, ont assuré que notre thérapie ne s'échappe jamais dans le seul verbal.
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L'Ancrage Clinique : J'ai permis à la Gestalt de devenir une approche sérieuse, non une secte. J'ai formé des cliniciens rigoureux, capables d'accueillir des pathologies complexes en les ramenant toujours à l'expérience du contact et de l'environnement.
Le legs au Couple et à l'Œuvre
Notre œuvre commune, la Gestalt-thérapie, a été l'outil principal de notre couple. Elle nous a appris à vivre, non dans l'illusion de la fusion (la confluence), mais dans le respect de nos frontières-contact.
La Gestalt nous a forcés à :
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Être Présents : À ne pas nous échapper dans les projections ou les rétroflextions, mais à nous affronter dans l'ici et maintenant.
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Assumer la Responsabilité : De nos propres émotions, de nos propres besoins.
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Accepter l'Achèvement : Notre relation a connu l'amour, la création et, finalement, la distance. Mais l'œuvre a survécu parce que nous avons toujours reconnu que le tout était plus grand que la somme de nos deux vies.
J'ai passé mon existence à veiller à ce que l'on n'oublie pas que derrière le génie instinctif de Fritz, il y avait le socle philosophique et clinique que j'avais apporté. Et ce socle est celui de la relation, de l'ancrage et de la présence phénoménologique. C'est la réussite de l'œuvre que j'ai co-créée.
* le concept de "Je-Tu" (I-Thou) est absolument fondamental pour comprendre la vision de Laura Perls et l'essence même de la Gestalt-thérapie relationnelle.
Le "Je-Tu" est un concept philosophique développé par le penseur juif autrichien Martin Buber (1878-1965) dans son ouvrage majeur, "Je et Tu" (1923). Laura Perls l'a directement intégré au cœur de la Gestalt, notamment pour contrebalancer la froideur et l'objectivation qu'elle reprochait à la psychanalyse traditionnelle.
Voici ce que signifie le I-Thou (Je-Tu) et pourquoi il est vital pour la Gestalt :
La Philosophie du "Je-Tu" (I-Thou)
Martin Buber distingue deux modes fondamentaux de relation que l'être humain entretient avec le monde :
1. La Relation Je-Tu (I-Thou) : La Rencontre
La relation Je-Tu est un mode de rencontre totale, réciproque et immédiate. C'est une relation d'être à être.
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Totalité et Unicité : Le "Tu" n'est pas vu comme un ensemble de qualités ou de rôles, mais dans sa totalité unique. Quand vous êtes en mode Je-Tu, vous ne voyez pas un "thérapeute", un "conjoint", ou un "client" ; vous voyez cet être humain spécifique, dans toute sa singularité.
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Réciprocité : C'est une relation mutuelle. Le thérapeute est tout autant transformé par la rencontre que le client. La relation n'est pas à sens unique.
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Immédiateté : Elle se déroule uniquement dans l'Ici et Maintenant. Toute l'énergie est investie dans l'instant présent de la rencontre.
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Absence de But : L'objectif de cette relation n'est pas d'atteindre un but (guérir, analyser, expliquer), mais d'exister dans la relation elle-même.
En Gestalt : C'est le moment où le thérapeute et le client sont pleinement présents l'un à l'autre, où le contact est authentique, et où l'expérience du client peut enfin émerger sans jugement.
2. La Relation Je-Cela (I-It) : L'Utilisation
La relation Je-Cela est le mode dominant de la vie quotidienne, qui est nécessaire, mais non suffisant pour l'épanouissement.
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Objectivation : Le "Cela" est perçu comme un objet d'expérience, d'analyse, ou d'utilisation. Le "Cela" est mesurable, descriptible et prédictible.
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Utilité : La relation est orientée vers un but. J'utilise cet objet (ou cette personne) pour atteindre quelque chose.
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Distance : Le "Je" reste séparé du "Cela". Il y a une distance, une non-implication de la totalité de l'être.
En Psychanalyse Traditionnelle (critique de Laura Perls) : Laura Perls estimait que le psychanalyste en position d'interprétation et de neutralité se plaçait souvent en mode Je-Cela, analysant le client comme un objet (un "cas") plutôt que de le rencontrer comme un sujet.
L'Importance du "Je-Tu" pour Laura Perls et la Gestalt
Laura Perls a fait de cette distinction philosophique le socle de la posture thérapeutique Gestalt :
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Le Thérapeute comme Être Présent : Pour Laura, le thérapeute ne doit pas se cacher derrière le rôle de "savant" ou d'"analyste neutre". Il doit être un participant authentique à la relation. Il partage ses propres vécus et impressions (sans voler la séance au client) pour nourrir la rencontre.
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L'Expérience du Changement : Le changement en Gestalt ne vient pas d'une interprétation intellectuelle (Je-Cela), mais de l'expérience vécue dans la relation présente (Je-Tu). C'est le contact réel avec l'autre, dans sa vérité du moment, qui permet au client de mobiliser ses propres ressources.
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Lutter contre la Rétroflexion : Le concept Je-Tu s'oppose aux mécanismes d'évitement comme la rétroflexion (faire à soi-même ce que l'on voudrait faire à l'autre) ou la projection. Dans le Je-Tu, il n'y a pas d'échappatoire : le client doit faire face à l'autre et à ce qui émerge entre eux.
En bref, lorsque Laura Perls insiste sur la relation Gestalt-thérapeutique, elle insiste sur le fait que le cœur de la thérapie est la rencontre humaine Je-Tu. C'est cet espace d'authenticité et de réciprocité qui permet l'ajustement créateur et la croissance.




